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Simon Leys est mort

Publié le par Nouvelles du silence

 

Mort de Simon Leys, pourfendeur des intellectuels maoïstes français

 

Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, chez lui à Canberra en 2002 (WILLIAM WEST / AFP)

 

Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, mort ce lundi en Australie où il s’était installé, a longtemps été considéré comme un « traître », un « renégat » par une partie de l’intelligentsia française. Son tort : il avait prouvé que l’« empereur » Mao était nu, et que ses adorateurs occidentaux s’étaient fait berner.

Son livre, « Les Habits neufs du président Mao », paru en 1971, détruisait tous les mythes entretenus en Occident, et singulièrement à Paris, autour de la Grande révolution culturelle prolétarienne (GRCP comme on l’appelait à l’époque).

Pierre Ryckmans, écrivain et enseignant belge, sinisant et marié à une Chinoise, vivait alors à Hong Kong, toujours colonie britannique, un poste d’observation privilégié de la Chine. Sur la base de témoignages et de lecture fine des textes, il était parvenu à comprendre les enjeux réels de cette révolution qui n’avait de culturel que le nom.

« La “Révolution culturelle” n’eut de révolutionnaire que le nom »

Dans « Les Habits neufs du président Mao », il écrivait dès la première page :

« La “Révolution culturelle‘ qui n’eut de révolutionnaire que le nom et de culturel que le prétexte tactique initial, fut une lutte pour le pouvoir, menée au sommet entre une poignée d’individus, derrière le rideau de fumée d’un fictif mouvement de masses [...].

En Occident, certains commentateurs persistent à s’attacher littéralement à l’étiquette officielle et veulent prendre pour point de départ de leur glose le concept de révolution de la culture, voire même de révolution de la civilisation (le terme chinois wenhua’ laisse en effet place à cette double interprétation).

En regard d’un thème aussi exaltant pour la réflexion, toute tentative pour réduire le phénomène à cette dimension sordide et triviale d’une ‘lutte pour le pouvoir sonne de façon blessante, voire diffamatoire aux oreilles des maoïstes européens.’

Jeune lycéen embarqué dans la folie maoïste post-68, je me souviens du mépris et de la colère que nous avions pour ces ‘Habits neufs’ qui tentaient de saper l’image du Grand Timonier...

L’impact de son livre, une chronique sous forme de journal des événements chinois, ne se fit pas immédiatement sentir, et ne fut pas dissuasif auprès des intellectuels fourvoyés dans cette voie, comme Philippe Sollers, Michel Foucault, Jean-Paul Sartre et tant d’autres.

Au contraire, il fut l’objet d’une grande campagne l’accusant d’être un agent de la CIA, et son pseudo fut révélé en titre d’un livre dénonciateur, lui barrant la possibilité de remettre les pieds en Chine.

Il faudra attendre 1984 pour que Simon Leys fasse sa première apparition à la télévision française, à l’émission Apostrophe de Bernard Pivot.

Les carnets de Roland Barthes

Dans un recueil d’essais paru en 2012, intitulé ‘le studio de l’inutilité’, Simon Leys revient par exemple sur le voyage en Chine, en avril-mai 1974 (trois ans après la parution des ‘habits neufs), des intellectuels liés à la revue Tel Quel, dont Roland Barthes. Une visite dont il souligne qu’elle avait coïncidé avec une purge colossale et sanglante, déclenchée à l’échelle du pays entier par le régime maoïste’.

Roland Barthes avait alors publié un texte – démoli par Simon Leys en son temps ; mais il y a deux ans, furent publiés les carnets tenus lors de ce voyage en Chine par l’intellectuel français, amenant Simon Leys à reprendre la plume sur le sujet. ‘Cette lecture pourrait-elle nous amener à réviser notre opinion ?’

Simon Leys garde une plume féroce :

‘Le spectacle de cet immense pays terrorisé et crétinisé par la rhinocérite maoïste a-t-il entièrement anesthésié sa capacité d’indignation ? Non, mais il réserve celle-ci à la dénonciation de la détestable cuisine qu’Air France lui sert dans l’avion du retour : Le déjeuner Air France est si infect (petits pains comme des poires, poulet avachi en sauce graillon, salade colorée, chou à la fécule chocolatée – et plus de champagne !) que je suis sur le point d’écrire une lettre de réclamation. ’ (C’est moi qui souligne.)

[...] Devant les écrits ‘ chinois ’ de Barthes (et de ses amis de Tel Quel), une seule citation d’Orwell saute spontanément à l’esprit : ‘ Vous devez faire partie de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles ; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide. ’

 

Simon Leys occulte Pierre Ryckmans

Le sinologue Pierre Ryckmans avait choisi Simon Leys comme nom de plume en référence au personnage de René Leys dans un roman de Victor Segalen, le voyageur français dans la Chine de la fin du XIXe siècle. Ce nom ne le quittera plus, même lorsqu’il apparaîtra sous son vrai nom.

Mais Pierre Ryckmans n’est pas limité au pourfendeur du maoïsme et de ses adorateurs. Il laisse une œuvre importante d’essais, de romans, de travaux de recherche entrepris depuis qu’il a choisi de s’installer loin du tumulte, à Canberra, en Australie, où il enseignait la littérature chinoise. Il a beaucoup travaillé sur la mer et les gens de la mer, publiant notamment un grand récit, Les naufragés du Batavia, sur une tragédie navale au XVIIe siècle.

Plusieurs fois récompensé pour ses livres ou pour l’ensemble de son œuvre, recevant notamment le prix Renaudot (essais) en 2003, il se faisait discret, donnant peu d’interviews et limitant ses apparitions publiques.

Mais le message qu’il nous laisse est quant à lui clair et puissant : il nous invite à garder les yeux ouverts en toutes circonstances, même lorsque les apparences sont séduisantes.


(Le Nouvel Obs du 11 Août 2014)

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Breuning Liliane 15/08/2014 11:42


Merci pour votre hommage à Simon Leys.


Des intellectuels de cet acabit, pourfendeurs de modes et d'idées reçues, il n'en reste quasiment pas dans le monde francophone.  Des érudits - Pascal Quignard ou
Jean-Christophe Bailly -, des créateurs de langue - Novarina ou Guyotat - mais de pure consciences armées... point.


Bien à vous et merci pour votre travail sur ce blog, je vous visite toujours avec grand plaisir, sachant trouver un petit havre de droiture et de beauté.