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Elle est pas belle, la vie?

Publié le par Nouvelles du silence



Seules deux personnes sur dix dans le monde ont accès aux analgésiques, des traitements pourtant efficaces et pas chers. Les autres souffrent.

 Vous souvenez-vous de votre dernière rage de dents ? D’une légère sciatique ou d’une petite crise de calculs rénaux ? Vous avez probablement cru mourir. Vous comprendrez alors les lignes qui suivent.

Quand vous avez eu mal, vous vous êtes précipité aux urgences, chez votre dentiste ou votre médecin qui a commencé par vous donner un analgésique pour calmer la douleur. Vous avez de la chance ! Vous faites partie des 20 % de la population de la planète qui, selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), bénéficient d’un accès aux traitements de la douleur. 80 % n’ont d’autre choix que de tenir le coup face à celle-ci, y compris quand elle est intenable. Dans un rapport publié en septembre 2008, l’OMS indiquait que, chaque année, des dizaines de millions de personnes finissent leurs jours dans d’horribles souffrances qui pourraient pourtant être facilement allégées – dont 4 millions qui meurent d’un cancer et 800 000 du sida. 

Lu dans les petites annonces d’un journal colombien, en septembre 2008 : « Le cancer nous tue. La douleur me tue. Depuis plusieurs jours, je n’ai pu trouver nulle part une injection de morphine. Monsieur le ministre de la Santé, s’il vous plaît, ne nous laissez plus souffrir. » Signé : la maman d’une femme atteinte d’un cancer du cerveau.

 Ce dossier, dont s’est saisi Human Rights Watch, est loin d’être anecdotique. En 1961, une convention internationale sur les stupéfiants stipulait que ces derniers sont « indispensables au traitement de la douleur » et invitait les Etats à s’approvisionner en quantités suffisantes pour répondre aux besoins médicaux de leurs populations. C’était il y a cinquante-deux ans. Depuis, le Programme des Nations unies pour le contrôle international des drogues (Pnucid) n’a de cesse d’enjoindre les pays membres de l’ONU à entreprendre les démarches nécessaires, et parle d’une crise sanitaire publique majeure pour qualifier leur manque d’entrain à mettre fin aux tortures qu’endurent leurs citoyens, y compris dans les hôpitaux. 

 « Au Kenya, les médecins sont habitués à voir leurs malades mourir dans d’horribles souffrances. Ils pensent que c’est le seul moyen de mourir et s’inquiètent si ce n’est pas le cas, considérant alors que le décès est prématuré », déplore un médecin hospitalier kenyan. Cet Indien, lui, se souvient des deux premiers jours qui ont suivi son accident de chantier, quand sa moelle épinière a été touchée par le choc : « J’agonisais de douleur. Je me sentais mourir, mais le médecin m’a dit qu’il n’y avait pas lieu de calmer cette douleur, qu’elle disparaîtrait d’elle-même. Je hurlais. » Les enquêtes menées par HRW dans plusieurs pays sont édifiantes : « Les survivants de la douleur expriment les mêmes sentiments que les survivants de la torture : leur seul but est de mettre fin à la souffrance. Certains tentent de se suicider. » Beaucoup y parviennent.

 La raison : la passivité des gouvernements. Le traitement le plus efficace et le moins coûteux est la morphine –  « absolument nécessaire » dans certains cas, notamment pour les cancéreux, selon l’OMS. Les conventions internationales autorisent les Etats à s’en procurer légalement et à des prix abordables : moins de 0,08 centimes d’euro le milligramme (la dose quotidienne pour un malade ne dépasse pas 60 à 75 milligrammes). Mais les Etats ne passent pas commande. Ou de manière anecdotique : l’approvisionnement du Bénin couvre 0,5 % des besoins, celui du Bhoutan 2,30 %, de l’Egypte 3 %, des Philippines 8 %, de la Russie 15 %. Quant au Burkina Faso, il estimait ses besoins annuels pour 2009 à… 49 grammes, tout juste suffisants pour traiter huit patients pendant trois mois. Et le reste est à l’avenant. Autre chiffre imparable : 89 % de la consommation de morphine médicinale se concentre en Amérique du Nord et en Europe, où la douleur est pourtant loin d’être vaincue : des enquêtes menées en France révèlent que dans la moitié des cas, les médecins sous-­estiment le supplice de leurs patients – et sous-prescrivent la morphine. Aux Etats-Unis, entre 70 et 90 % des malades d’un cancer en phase terminale souffrent le martyre.

 A la négligence, s’ajoutent les vieux préjugés qui continuent de prévaloir. Entendu, en vrac, dans les milieux médicaux : la morphine tue ; la douleur est essentielle au diagnostic ; la douleur est inévitable et ses conséquences sont négligeables ; ces traitements conduisent à l'addiction. Or, toutes les études démontrent que c’est faux. Aux Etats-Unis, les médecins, qui craignent les procès des patients qu’ils auraient « drogués à leur insu », préfèrent souvent s’abstenir. Dans certains pays en voie de développement, ils ont peur de se voir soupçonner de dealer de la drogue. Et s’abstiennent donc eux aussi, les sanctions arrivant vite.

Il ne reste plus aux malades qu’à mourir de douleur. 

Source  

 

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