Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Patrice Chéreau

Publié le par Nouvelles du silence

 

2 novembre 1944. Voilà, je nais à Lézigné, un petit village de 350 habitants dans le Maine-et-Loire. Mon père, peintre, ma mère, dessinatrice, ont énormément compté. J'ai eu une éducation artistique. J'ai appris tout ce que je sais avec eux, grâce à eux je me suis confronté à la peinture. C'est l'art majeur pour moi, celui qui m'a le plus marqué, même si la peinture n'a pas de rapport avec le théâtre ou le cinéma. Je ne fais pas de cinéma «pictural», pas du tout, ni du théâtre «en tableaux», pas davantage. Mais je viens de la peinture. Ce fut important qu'un jour un peintre rencontre une dessinatrice. En octobre, je vais retourner à Lézigné : la mairie a donné mon nom à une petite rue et je dois l'inaugurer. C'est un lotissement, je crois.

 
1959. La première fois, à 16 ans, que je mets les pieds sur un plateau, pour une audition, Clitandre de Corneille, une pièce de jeunesse, devant le groupe théâtral du lycée Louis-le-Grand. J'étais mort de trouille, je tremblais. J'étais très mauvais : on m'a donné deux lignes à lire, j'ai été choisi, mais je n'ai pu garder qu'une seule ligne dans le spectacle. C'était un bon groupe de théâtre, avec une vraie tradition. J'y ai vu les gens au travail, se modifier par le travail. J'y ai appris qu'il fallait travailler tout le temps.

 
Novembre 1966. Rencontre avec Richard Peduzzi. Il vient dans mon premier théâtre, à Sartrouville, il travaille comme machiniste, puis, en 1967, comme accessoiriste et costumier. Mais il était surtout peintre, et ça me plaisait. Je faisais alors mes décors moi-même et, en 1969, je l'ai pris comme assistant pour Dom Juan. On a d'abord signé les décors à deux, puis comme il les faisait beaucoup mieux que moi, il est resté mon seul et exclusif décorateur, l'un des seuls vrais amis qui me reste de cette période de ma vie. Entre nous, s'est affirmée et affinée une vision commune de la vie, de l'art, vraiment à deux.

 
Juin 1967. Les Soldats, montés à Sartrouville et présentés au concours des jeunes compagnies au TNP. C'était au moment de la guerre des Six Jours, et je me souviens aussi d'un disque des Moddy Blues. C'est le premier spectacle où je me suis dit que je savais faire quelque chose avec la mise en scène : j'organisais un univers qui me ressemblait, je disposais un monde à moi, je fabriquais une chose personnelle qui avait besoin de sortir de moi. C'était un outil entre mes mains, un outil qui m'appartenait en propre.

 
Septembre 1973. La Dispute, un peu une folie : seulement vingt-cinq pages de texte pour un spectacle de 2 h 15. Une narration arborescente où, brusquement, se rejoignaient dans ma tête les questions du désir, de l'enfance perdue, et ça me parlait très fort. Il fallait une troupe pour faire ça, il fallait un théâtre. Ce fut le TNP de Planchon, à Villeurbanne, que j'ai dirigé un temps avec lui et Robert Gilbert. Il y avait Richard, Jacques Schmidt qui faisait alors les costumes de mes spectacles. De nouveau, je crois, l'impression d'avoir trouvé un outil pour raconter une histoire : quand on se voit mettre en scène et qu'on se dit qu'on a les moyens de le faire. Cette impression de relative plénitude m'est arrivée il y a trente ans au théâtre, et seulement tout récemment au cinéma.

 
1974. Première réunion de travail avec Pierre Boulez. Au téléphone, j'ai mal compris, je crois qu'il me parle d'un festival à Beyrouth. Non, c'est Bayreuth. Il me parle de Wagner et du Ring que je ne connais pas.

 
Toujours 1974. Le premier film, la Chair de l'orchidée. Mauvaise surprise : un tournage c'est bizarre. J'avais l'impression de savoir faire un film, à partir d'un scénario, mais quand j'ai vu le résultat, quand les bâches et les échafaudages ont été retirés, j'ai constaté que ce n'était pas du niveau de la Dispute, pas du tout. Edwige Feuillère y est magnifique, Simone Signoret aussi, qui devient une amie, Charlotte Rampling héroïque dans un pas si bon rôle que ça, mais le reste n'est pas très bien. A partir d'un faux bon roman de James Hadley Chase, il y a trop de citations de Welles. Ce fut une étrange sensation : le tournage ne s'était pas mal passé, et pourtant rien n'allait. Mais j'étais content de l'avoir fait car le cinéma, qui était présent dans ma vie depuis longtemps, quand, à 16 ans, j'allais à la Cinémathèque tous les soirs, devenait un travail concret dans ma vie d'adulte.

 
Mai 1976. Première année du Ring à Bayreuth. Début des répétitions, mais aboutissement de deux ans de travail. Mon activité théâtrale a sans doute culminé à ce moment, comme un plein de théâtre énorme : quatorze heures de spectacle, des Grecs au romantisme allemand en passant par Shakespeare. Le travail avec Boulez, évidemment, qui m'apprend énormément de chose, sur les oeuvres, leur structure, leur durée, leur narration, ce qu'il faut viser. J'ai eu beaucoup de chance de travailler avec lui et je ne l'ai jamais oublié : cinq ans avec Boulez, un savoir partagé, ce qui est le plus rare et le plus précieux.

 
1979. Première rencontre avec Bernard-Marie Koltès. Sur la recommandation d'Hubert Gignoux, il me fait lire deux textes, dont Combat de Nègre et de chiens que je monterai deux ans plus tard. Pendant les dix années qui suivront, découverte un peu tardive qu'un metteur en scène ça sert à monter des auteurs contemporains. A sa mort, l'envie de théâtre, du coup, s'est un peu éteinte.

 
1980. Voyage à Prague pour le procès de Vaclav Havel. Arrêté, reconduit à la frontière au petit matin après avoir été interrogé, au trou pour la nuit. Cela m'était déjà arrivé pendant la guerre d'Algérie mais là, dans le bureau de l'officier tchèque qui m'interrogeait, il y avait une photo de Staline et une autre de Dzerjinski. Quelle nostalgie ! Je ne connaissais pas les pays de l'Est, c'était une découverte lugubre. L'impression de toucher du doigt un peu de l'histoire tragique de l'Europe, même si je n'étais là qu'un spectateur.

 
1982. Une année folle... Je commence le travail à Nanterre, avec Catherine Tasca, Alain Crombecque, Pierre Romans, André Engel, Richard. Puis le tournage de l'Homme blessé, qui reste pour moi un début de réconciliation avec le cinéma. Mon troisième film et en même temps comme mon premier, produit par Claude Berri. Le printemps fut cinglé : formation du premier groupe de l'Ecole de théâtre, première mise en scène de Koltès, Combat de Nègre et de chiens, puis les Paravents de Genet au moment même où l'Homme blessé était en compétition à Cannes, en mai. Toute la période aux Amandiers de Nanterre a ensuite été un peu comme ça : une énergie folle, pendant huit ans. Les acteurs croisaient les élèves, les metteurs en scène les auteurs et les spectateurs. Ça nous a tous fait vivre très vite, peut-être trop vite. Et brutalement. A la fin, nous étions épuisés, il fallait passer à autre chose.

 
Mars 1987. Rencontre de Pascal Greggory. Très important dans ma vie. Je l'ai aidé et il m'a aidé.

 
Juin 1988. La mort de mon père, pendant les répétitions de Hamlet. C'est un homme qui aura travaillé tout le temps, qui aura peint sans arrêt. Un jour, il s'est arrêté, sans être apparemment malade, et six mois après il est mort. On aurait dû comprendre que c'était grave qu'il s'arrête ainsi. Beaucoup de morts aussi en ces années difficiles, entre 1988 et 1991. Koltès en 1989 ; Hervé Guibert, 1991. Des morts du sida, parmi des milliers d'autres. La mort de Pierre Romans, en 1991 aussi. La sensation, un peu, de vivre à 45 ans l'expérience d'un homme de 60 ans : celle de voir les amis disparaître.

 
Fin 1994. Trois jours à Sarajevo, pendant le siège de la ville. La capacité de survie des hommes est impressionnante. C'était le 31 décembre : ils tenaient, ils ne lâchaient pas, au milieu d'un monde qui les avait abandonnés. Un ghetto en résistance. Il y eut une projection de la Reine Margot là-bas, en plein siège, et j'en suis fier.

 
Novembre 1995. Rencontre de Philippe Calvario, metteur en scène.

 
Mai 1997.Ceux qui m'aiment prendront le train. Pendant le tournage, une impression me traverse, je crois, violemment : celle de savoir enfin quoi faire au cinéma. La Reine Margot fut déjà un apprentissage de cela, d'où est née l'évidence du tournage de Ceux qui m'aiment... Oui, le sentiment de savoir tout d'un coup pourquoi je faisais du cinéma.


"Mes dates clés", dans Libération du 10 Septembre 2013 

Commenter cet article