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Quand Cioran admirait Hitler par Philippe Sollers (Heidegger enfoncé!)

Publié le par Nouvelles du silence

La scène se passe en Roumanie dans les années 1930 du XXe siècle, c'est-à-dire nulle part.
Il y a là un fils de pope particulièrement brillant et agité: Cioran. Il souffre, il déteste son pays, il suffoque, il n'en peut plus, il rêve d'un grand chambardement révolutionnaire, il est mordu de métaphysique mais son corps le gêne, il désire de toutes ses forces un violent orage. Le voici: c'est Hitler.
A partir de là, crise radicale: Cioran appelle son pays à une totale transfiguration. Il a 22 ans à Berlin, la fascination a lieu, il s'engage:
Celui qui, entre 20 et 30 ans, ne souscrit pas en fanatique, à la fureur et à la démesure, est un imbécile. On n'est libéral que par fatigue.» 

Le ton est donné, et l'embêtant est que cet enragé très cultivé est plein de talent. Il a besoin de folie, dit-il, et d'une folie agissante. Il fait donc l'éloge de l'irrationnel et de l'insensé, il a envie de faire sauter les cimetières, il nie, en Œdipe furieux, le christianisme mou de son curé de père, il prend le parti de sa mère, pas croyante, mais qui fait semblant.

On se frotte les yeux en lisant aujourd'hui les articles de Cioran dans «Vremea», journal roumain de l'époque :
"Aucun homme politique dans le monde actuel ne m'inspire autant de sympathie et d'admiration que Hitler.»

La transposition locale s'appelle la Garde de Fer, sa brutalité, son antisémitisme rabique, ses assassinats crapuleux.

Comment cet admirateur futur de Beckett, bourré de lectures théologiques et mystiques, a-t-il pu avaler la pire propagande fasciste (la terre, l'effort, la communauté de sang, etc.)? En 1940 encore, Cioran fait l'éloge du sinistre Codreanu, dit «le Capitaine» (qui vient d'être liquidé), en parlant de son héroïsme de «paysan écartelé dans l'absolu»et se laisse aller à cette énormité: «A l'exception de Jésus, aucun mort n'a été plus vivant parmi les vivants.»On comprend que longtemps après sa fugue magistrale en France, ayant rompu avec ce passé délirant, il ait été surveillé par la grotesque police secrète communiste roumaine, la, Securitate, avec des comptes rendus dignes du Père Ubu.

Mai 2019, Nouvel obs

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