Dimanche 20 mai 2012 7 20 /05 /Mai /2012 06:06

"Tout ce qui nous manque, c'est cela qui nous sert à demander."
Le soulier de satin, 3éme journée, scène X

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Mardi 15 mai 2012 2 15 /05 /Mai /2012 07:39


Un extrait du film de Wong Kar-Waï, pour la musique de Shigeru Umebayashi...

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Jeudi 10 mai 2012 4 10 /05 /Mai /2012 06:31


Le poète est celui qui a assez de graisse, comme les ours et les marmottes, pour se lécher les doigts tout l'hiver. Il hiverne en ce monde et se nourrit de sa propre moelle.

                                                                          ****

Qu'il est vain de s'asseoir pour écrire quand on ne s'est pas levé pour vivre.

                                                                          ****

Comme si on pouvait tuer le temps sans blesser l'éternité. 


                                                                           ****

Il ne faut pas d'argent pour acheter ce qui est nécessaire à l'âme.

                                                                           ****

Parlons de l'esclavage! Ce n'est pas une institution propre au Sud. Il existe partout où les hommes sont achetés et vendus, chaque fois qu'un homme accepte que l'on fasse de lui une simple chose ou un outil et cède ses droits inaliénables à la raison et à la conscience. En effet, cet esclavage est plus complet que celui qui n'asservit que le corps.

                                                                            ****

Ils sont un millier à couper les branches du mal contre un seul qui s'attaque à ses racines.

                                                                             ****

Un livre vraiment bon est quelque chose d'aussi sauvage, naturel, primitif, mystérieux, merveilleux, ambrosiaque et fertile qu'un champignon ou du lichen.


                                                                               ****


Le plus vivant est le plus sauvage.

                                                                                ****

Rappelez vous qu'il ne faut jamais manger sans avoir faim.

                                                                                ****

L'imbécile ne distingue que des races, des nations, ou, au mieux, des classes; mais l'homme sage ne voit que des individus.

                                                                                ****

Si nous ne nous occupons que de ce qui est faux et malhonnête, nous pourrions finir par oublier comment dire la vérité.

                                                                                 ****

Il convient de redouter autant la violence de l'amour que celle de la haine.

                                                                                   ****

Il y a quelque chose de servile dans l'habitude que nous avons de chercher une loi à laquelle obéir.

                                                                                    ****

Un homme à la sensibilité aiguë est plus authentiquement féminin qu'une femme simplement sentimentale.

                                                                                     ****

Mieux vaut mourir de faim que perdre son innocence afin de gagner son pain.

                                                                                      ****

Qui entend les poissons quand ils pleurent?


(Extraits de La moelle de la vie, Ed. Mille et une nuits)


Sur Thoreau (1817-1862), inspirateur de Tolstoï et Gandhi


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Samedi 5 mai 2012 6 05 /05 /Mai /2012 06:24

" C'est parce que nous sommes au Paradis que tout dans ce monde nous fait mal.
Hors du Paradis, rien ne gène, car rien ne compte. "
Komachi, poétesse japonaise (825-900 ap JC)

 

"Le Paradis est autour de nous à cette heure même avec toutes ses forêts attentives comme un grand orchestre invisiblement qui adore et qui supplie, toute cette invention de l'Univers avec ses notes vertigineusement dans l'abîme une par une où le prodige de nos dimensions est écrit".
Paul Claudel, poète français (1868-1955)

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Lundi 30 avril 2012 1 30 /04 /Avr /2012 08:23


Mai peut commencer en avril, mais il arrive
Qu'avril revienne en mai. Dans l'un et l'autre cas
La branche feuille et fleurit, l'oiseau nidifie
En composant des chants qui sont autant d'énigmes
Toutes offertes à l'entendement humain
Aux fins de lecture et d'interprétation
Pour que l'homme ait accès par la partition
Jusqu'à la clé dont il désire s'expliquer
La perte, certain, s'il y parvenait jamais,
Que s'entrouvriraient les portes qui se sont closes
Sur ses pas de fugitif. Aussi la musique,
Comme les muses, n'a-t-elle que le pouvoir
De lui remettre en mémoire et de lui faire voir
En son avenir la route qu'il a perdu.

                                      (Vendredi 29, samedi 30 avril 1994)


(1925-2011)
Extrait de Registre (Ed. Champ Vallon), suite de sonnets accordés pour la plupart aux saisons comme un journal.

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Mercredi 25 avril 2012 3 25 /04 /Avr /2012 06:14


Une fois dans la cinquantaine, il y a ce coup d'oeil en arrière qui nous détend : le plus gros est fait. Reste le plus dur?
Oh! là! commençons à nous faire peur, tiens! comme si ce n'était pas ça, déjà, de vieillir.

                                                                   ****


(...) J'aurai vécu en empruntant le minimum à la vie, façon de n'être pas trop son obligé, sans quoi la juger vire au copinage.

                                                                   ****

La souffrance a sa mauvaise conseillère, l'impatience. C'est provoquer le temps, et aggraver sa mainmise, que le vouloir à notre merci.

                                                                    ****

Il faudrait se savoir assez de talent pour renoncer à le prouver.

                                                                    ****

Chaque jour m'en persuade : cette société, c'est la consolation d'avoir à mourir.



                                                                    ****

"Efficacité" : ce gros mot.

                                                                    ****

Quand je vois de quelle virtuosité sont capables dans le bagou la plupart des écrivains qui commentent le dernier-né de leur production, je me dis qu'ils renouvellent le genre faussaire : c'est en achetant l'original  - le livre -  qu'on se fait refaire.

                                                                    ****


Au fond, on classerait bien les hommes selon la façon dont ils se conduisent avec la vie : en propriétaire ou en locataire.

                                                                    ****

Devant notre bibliothèque, nous dire : en cas de pépin, chez lequel chercher un secours?


                                                                    ****

Les commandements, qu'ils soient de l'Eglise ou au fronton des mairies, se posent là comme chiffon rouge à même de rameuter tous les toqués de la transgression.
Promulguons que les hommes ne sont pas frères, et ça ira peut-être mieux.

                                                                    ****

On assiste à trente six mille actes de brigandage et de vandalisme. On attend toujours le pillage d'une librairie.

                                                                     ****

Si le temps, c'est de l'argent, là aussi je suis à découvert.

                                                                     ****

On dirait que la déchristianisation a des lettres : mieux vaut avoir tort avec Satan que raison avec Dieu.

                                                                     ****
Pris séparés, le deux mots sont déjà terribles; alors, associés! La loi du marché.

                                                                    ****

(...) Ce n'est pas parce que la vie nous présente une ardoise qu'elle en a plus de valeur.

                                                                    ****

Certains candidats à l'élection présidentielle en sont à dénoncer la vulgarité de la campagne électorale de leurs adversaires, et à le déplorer parce que ce n'est pas digne de l'attente du peuple français qui, tiennent-ils à préciser, est tout sauf vulgaire.
Je me disais bien que ce devait être par l'opération du Saint esprit que cette vulgarité prospère partout comme ça.
[1988]

                                                                   ****

Ce qu'il y a de plus réussi sur terre? Le ciel.

                                                                 
Pour en savoir plus

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Vendredi 20 avril 2012 5 20 /04 /Avr /2012 07:13

"Dieu est immanent en nous et en même temps il nous contient".

St Thomas d'Aquin,
Somme Théologique,
1ère partie, question 93, article 3

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Dimanche 15 avril 2012 7 15 /04 /Avr /2012 06:44

 



Prituritze planinata

 

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Mardi 10 avril 2012 2 10 /04 /Avr /2012 06:21

                    
                   TOI AUSSI PARLE

Toi aussi parle,
parle comme le dernier,
dis ta parole.

Parle -
Mais ne sépare pas le oui du non
Donne aussi le sens à ta parole :
donne lui l'ombre.

Donne-lui assez d'ombre,
donne-lui en tant,
que tu en sais autour de toi partagée
entre minuit et midi et minuit.

Regarde alentour,
vois, comment ce qui t'entoure devient vivant -
Par la mort ! Vivant !
Qui parle ombre parle vrai.

Mais voici que rétrécit l'endroit ou tu es ;
Maintenant où aller, dénué d'ombre, où aller ?
Monte. Vers le haut en tâtonnant.
Plus grêle tu deviens, plus méconnaissable, plus fin !
Plus fin : un fil,
où l'étoile veut descendre :
pour nager en bas, tout en bas,
là où elle se voit scintiller : dans la houle
des mots errants.


*******

Alors que je me noie
Tu me jettes de l’or :
Peut-être un poisson
Se laisserait-il acheter.

******


                LIT DE NEIGE

Yeux, aveugles au monde, dans la faille du mourir : je viens,
Une pousse dure au coeur.
Je viens.

Mur abrupt, miroir de lune. En bas.
(Lueur tachée de souffle. Stries de sang.
Âme nuageuse qui encore une fois est proche de prendre corps.
Ombre des dix doigts- cramponnés)

Yeux, aveugles au monde
yeux dans la faille du mourir,
yeux, yeux :

Le lit de neige sous nous deux, le lit de neige.
Cristal après cristal,
au temps profond emprisonné, nous tombons,
nous tombons et gisons et tombons,

Et tombons :
Nous fûmes. Nous sommes.
Une seule chair avec la nuit.
A la lisière, la lisière.

     celan
Sur Celan : http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/celan/celanpaul.html

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Jeudi 5 avril 2012 4 05 /04 /Avr /2012 06:32

« Celui qui ne peut plus éprouver ni étonnement ni surprise est pour ainsi dire mort : ses yeux sont éteints. »
 (Comment je vois le monde, 1934)

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Vendredi 30 mars 2012 5 30 /03 /Mars /2012 06:21

" On parle souvent des "harkis". On en connaît mal les réalités.
Tordons d'abord le cou à un mythe, véhiculé depuis des décennies : ces Algériens se seraient
engagés dans les "harkas" (unité de supplétifs) au nom d'une défense de l'Algérie française.
La plupart ont d'abord réagi aux violences des maquisards de l'ALN (Armée de libération
nationale), ont cherché à protéger leur famille, et, surtout, l'armée française est venue les
recruter, à partir de la fin de l'année 1958, en brandissant justement la menace du FLN.
L'alternative était simple : l'armée ou le cercueil.
À cette date-là, le général de Gaulle vient d'accéder au pouvoir et il refuse que les appelés
français (passés de 170 000 à 450 000 de 1956 à 1957) soient si largement mis à contribution.
L'armée française, jusque-là, se méfiait des unités algériennes au sein de ses effectifs, mais
elle n'a désormais plus le choix. Elle reprend ainsi, comme l'explique très bien Benjamin
Stora, une tradition de l'histoire militaire française en Afrique, qui, depuis la conquête en
1830, a recours à des supplétifs "à des fins de surveillance, de ravitaillement, de traduction et
pour mieux connaître les moeurs des autochtones".

Désarmés
En 1959, c'est donc le plan Challe de guerre à outrance contre le FLN-ALN : le général Challe
déclare avoir besoin de 60 000 harkis, mot qui va abusivement désigner tout auxiliaire
algérien de l'armée française. Ce chiffre, d'après l'historien Gilles Manceron, qui cite Alain de
Boissieu, le chef de cabinet de De Gaulle, fut jugé excessif par le chef de l'État, qui aurait
demandé qu'on en engage seulement 25 000. Mais fin 1961, on atteint bien un chiffre de 60
000 harkis, essentiellement des ruraux, dans l'armée française. Dès la fin de cette année-là,
avec la perspective de l'indépendance, une bonne partie de ces supplétifs rejoignent les
maquis de l'ALN. Ils ne sont plus que 12 000 en avril 1962, qui retournent alors jusqu'à juillet
dans leurs villages, en espérant trouver une place dans l'Algérie nouvelle. Mais l'armée
française, qui leur devait protection, les a désarmés sur ordre du gouvernement français,
craignant qu'ils n'aillent grossir les rangs de l'OAS, ultras de l'Algérie française. La France
tourne la page et ne veut plus entendre parler de ces harkis et de leur avenir.
Vulnérables, livrés à la vindicte publique - certains ont participé aux commandos de chasse et
aux fameux DOP (Détachements opérationnels de protection) qui ont pratiqué les
interrogatoires en recourant à la torture -, ils sont lynchés, assassinés avec leurs familles.
Leurs meurtriers, encouragés par les cadres du FLN-ALN, agissent avec d'autant plus de zèle
qu'ils veulent affirmer leur autorité nouvelle. Les harkis et leurs familles deviennent les boucs
émissaires. Le bilan oscille entre 25 000 et 80 000 morts, soit plus que le nombre total de
militaires français tués pendant les huit années de guerre (25 000). Les femmes sont victimes
de viols collectifs. Les harkis continueront à mourir jusqu'en 1969, condamnés à des travaux
forcés : on les oblige ainsi à déminer les champs dans des conditions inhumaines.

Ghettos
Plus de 42 000 harkis prennent la fuite en France. Certains sont aidés par des éléments des
SAS (Sections administratives spécialisées), mais le gouvernement français donne des
directives administratives pour décourager leur installation sur le sol hexagonal.
Contrairement aux pieds-noirs, pour qui un important plan de construction de logements
sociaux est mis en place en un an, les harkis sont conduits dans des camps d'accueil séparés.
Le décret du 8 août 1962 crée des camps de transit, des cités d'accueil et des hameaux
forestiers. Ils sont d'abord logés dans des conditions plus qu'éprouvantes dans les camps du
Larzac et de Bourg-Lastic (Puy-de-Dôme), puis déplacés à l'hiver 62 à Rivesaltes, près de
Perpignan, camp de sinistre mémoire ouvert pour les républicains espagnols, et à Saint-
Maurice l'Ardoise (Gard), qui ne fermera qu'en 1976, suite à des émeutes à l'été 75.
Dans ces deux seuls lieux, ils sont près de 15 000 accueillis dans un contexte parfois hostile,
surtout à Rivesaltes. Les harkis sont traités comme des sous-citoyens : comme l'explique
Yann Scioldo-Zürcher, la circulaire Missoffe (un ministre aux Rapatriés) datée du 31 janvier
1964 demande aux bailleurs HLM de reloger les "harkis rapatriés " seulement après que les
demandes des Français d'Algérie ont été satisfaites. On les ghettoïse, en les concentrant dans
les nouvelles ZUP ou dans les foyers de travailleurs. La première loi d'indemnisation des
réfugiés de 1970 les oublie largement.


Dernier geste
Sans porte-parole politique, longtemps fuis par la gauche, qui n'a vu en eux que des
"collaborateurs" proches de l'OAS, ou qui citaient leur participation dans la répression
policière parisienne contre le FLN, c'est très tard, à partir des années 80, qu'ils font entendre
leur voix avec des livres et des films de témoignages. En 2001, le 25 septembre est retenu
comme journée d'hommage aux harkis. Mais c'est seulement en 2005, soit 43 ans après leur
arrivée, qu'un ensemble de dispositifs financiers est adopté. Désormais, soutenus par les
pieds-noirs avec qui ils font parfois cause commune, ils attendent un dernier geste de l'État
français, un geste de reconnaissance de sa responsabilité dans leur tragédie."

À lire: Les Temps modernes. "Harkis 1962-2012. Les mythes et les faits."

(François Guillaume Lorrain, Le Point du 25/01/2012)

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Dimanche 25 mars 2012 7 25 /03 /Mars /2012 06:00

"Pour qu'une conversation animée mais cohérente puisse avoir lieu dans un dîner, il faut n'être jamais moins que les Grâces[3], jamais plus que les Muses[9]."
Proverbe romain

(Trouvé en relisant Les plats de Saison, le journal de l'an 2000 de Jean-François Revel).

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Mardi 20 mars 2012 2 20 /03 /Mars /2012 06:02

 

" La plupart des hommes ne supportent ni l'immobilité ni l'attente. Ils ne savent point s'arrêter. Ils vivent mobilisés : mobilisés pour l'action, pour le remuement, pour le plaisir, pour l'honneur. Et pourtant c'est seulement dans les instants où il suspend son geste ou sa parole ou sa marche en avant, que l'homme se sent porté à prendre conscience de soi. Ce sont les moments d'arrêt, les points d'arrêt, les stations, les stationnements qui favorisent le plus en lui l'attention à la vie, qui lui apprennent le plus.
Toutes les heures où l'on attend ce qui ne doit pas venir, les chemins sans issue, les voyages sans but, les routes désertes, les jours de pluie, les petites rues de province où personne ne passe, les heures de panne, les journées de maladie, en un mot toutes les circonstances où il n'y a rien à faire, où il faut nécessairement s'arrêter et se croiser les bras, toutes les journées de notre vie que le sort a marquées de grands disques rouges, ces journées-là peuvent être pour nous les plus fécondes ; et je ne craindrai pas de dire que le monde appartient à qui sait se tenir immobile.  
 

    "Qu'as-tu vu dans ton exil,  
    Disait à Spencer sa femme,  
    A Rome, à Vienne, à Pergame,  
    A Calcutta? Rien, fit-il ;  
    Veux-tu découvrir le monde?  
    Ferme les yeux, Rosemonde."

 Il y a autre chose qu'une plaisanterie dans ce couplet que Giraudoux a placé dans un de ses livres. Fermer les yeux pour mieux voir, s'arrêter pour mieux avancer : ces deux attitudes qui s'imposent impérieusement à qui veut non seulement comprendre mais goûter la vie, je n'ignore pas que le monde contemporain y résiste de toutes ses forces. Mais aucun esprit un peu exigeant ne saurait admettre que ce soir une raison pour lui céder.  
 Prenons garde, en effet, que le geste n'est pas tout chez l'homme et que la meilleure façon de connaître n'est peut-être pas de saisir : il y a dans le regard de l'homme qui pense une vérité plus subtile que dans ses muscles. Mais qui s'aviserait d'y songer? Entraîné dans le tourbillon d'une vie qui  trop souvent nous happe comme un engrenage, et où certains arrivent à ne plus savoir s'ils dirigent vraiment leur activité ou si c'est leur activité qui les dirige, qui songerait à prendre du recul sur le monde pour l'envisager dans cette vérité plus subtile, dans ce domaine où il n'est que pour lui-même, non plus selon nos gestes, nos besoins, nos désirs, mais seulement selon son existence à lui, loin de nous, dans cette clairière paisible et lumineuse où les bras des hommes cessent d'être tendus et simplement reposent le long de leur corps?..
Mais nous ne savons plus arrêter nos gestes ; nous voulons être sûrs que notre cœur bat ses soixante-dix coups par minute, que nous ne perdons rien de ce qu'il faut faire ni de ce qu'il faut voir ; nous n'osons plus pénétrer nulle part les mains dans les poches, de peur d'être pris pour des oisifs. Et nous ne voyons pas qu'en nous hâtant de toucher aux choses et de les prendre, nous risquons de ne plus les comprendre et même de les  perdre à jamais...  

 Mais ici, il nous faut détruire un préjugé. L'attitude qui consiste à s'arrêter, à se choisir un point d'arrêt et à s'y tenir, comme celle qui consiste à se tenir à distance des choses, cette attitude exige un jugement, elle exige un recueillement, un rassemblement de soi qui est un effort. Il faut plus de force pour s'arrêter, dans le sens où je dis s'arrêter, que pour continuer sa marche ou son geste. Les physiciens savent bien que le mouvement n'est pas une preuve contre l'inertie.  
 Aussi bien voyons-nous que les grandes œuvres ont presque toujours été conçues hors des sphères de l'agitation. Voyez comme, pour n'invoquer que la littérature, les grandes révélations sur l'âme humaine nous sont venues d'hommes dont la vie a été bien peu chargée d'événements : on sait vite ce qu'il faut savoir de la vie d'un Virgile, d'un Dante, d'un Montaigne, d'un Racine, ou d'un Pascal. Ils ont presque tous eu leur asile, un champ, une tour, un cloître auquel leur vie s'est limitée, et c'est de là qu'ils ont refait en eux le monde avec ses aventures, ses passions, ses aspirations, ses désirs. Plus près de nous, c'est dans les cadres d'une vie toute bourgeoise que le grand romancier anglais Thomas Hardy a imaginé ses héros sombres et véhéments. Et faut-il citer le nom d'un de nos plus importants romanciers d'aujourd'hui, Marcel Proust, qui passe dix-huit ans de sa vie enfermé dans une chambre aux parois de liège au seuil de laquelle expiraient les bruits du monde, et vivant là la plus étonnante des aventures intérieures?  
  Bien plus, certains hommes ont pu trouver non seulement dans le calme mais dans la réclusion le bienfait d'une expérience dont l'ampleur, dont l'intensité a bouleversé leur vie.  
 Il y a, vous le savez, dans la vie de Dostoïevski, un épisode atroce dont l'idée même nous semble intolérable : ce sont les quatre ans qu'il vécut au bagne, en Sibérie, ces quatre ans dont il dit dans une lettre à son frère : "j'ai passé ces quatre ans derrière un mur, ne sortant que pour être mené aux travaux..." Eh bien, c'est de cette période de sa vie, où il vécut seul, sans livre, sans un mot des siens, qu'il écrira ailleurs, toujours en s'adressant à son frère : "ce qu'il est advenu de mon âme et de mes croyances, de mon esprit et de mon cœur durant ces quatre ans, je ne te le dirai pas, ce serait trop long. La constante méditation ne m'aura pas été inutile. J'ai maintenant des désirs, des espérances qu'auparavant je ne prévoyais même pas." C'est un renouvellement, une recréation de tout son être. Et la conclusion de cette captivité, de ces années de privation et de travaux forcés, passées dans un des plus durs pays qui soient, alors qu'il sent en lui tant de forces avides de mieux s'employer et que sa carrière d'écrivain est encore à faire, la conclusion de tout cela, c'est cette phrase admirable que nous trouvons à plusieurs reprises dans sa correspondance : "Frère, il y a beaucoup d'âmes nobles dans le monde." Qui ne comprendra tout ce que non seulement l'être, mais l'œuvre de Dostoïevski a pu gagner à ces quatre années de méditation "derrière un mur"?.. "J'avais bien des aspirations, dit un de ses personnages dans l'Idiot, mais il me parut qu'on pouvait, même dans une prison, trouver énormément de vie".  

 Le mal, mes chers amis, c'est que la société nous a habitués à vivre paresseusement. Cette paresse, cette nappe d'inertie qui gît en tout homme, au-dessous de toutes nos énergies, menaçant toujours de les noyer, il semble que la vie moderne ne l'exclut pas, il semble même qu'elle la favorise, principalement sous l'aspect de la dispersion. L'homme d'aujourd'hui est constamment sollicité à sortir de soi ; il appartient de plus en plus à la foule et à la rue ; il est disponible à tout, sauf à lui-même ; et une âme collective, une âme grégaire tend de plus en plus à remplacer en lui son âme singulière et personnelle.  


 Ce n'est pas tout! Le mal est encore que la société moderne répond à tous nos besoins. Le mal est qu'elle nous fait perdre le goût de l'initiative. Le mal est qu'elle nous fabrique en masse, sans que nous le lui demandions, des distractions et de la pensée, et que nous acceptons ces distractions toutes faites et cette pensée toute faite, qui nous arrive par la T.S.F. ou par le journal, nous acceptons cette pensée et ces plaisirs pour tous comme si nous étions heureux de nous laisser asservir et comme s'il fallait nous laisser pourvoir de tout par les autres, comme s'il fallait que plus rien ne vienne de nous, que tout effort nous soit épargné, même pour nous distraire ; comme si la littérature enfin, et le théâtre, et la philosophie et les beaux-arts n'étaient faits que pour servir de passe-temps, pour constituer une espèce de distraction inoffensive à l'usage des gens ennuyés, un petit délassement digestif et sans danger pour les après-midi le dimanche! Disons-le très franchement : il n'y a nul profit à tirer de ces notions que nous n'avons pas désirées et qui nous arrive pêle-mêle, sur le même plan, sans que nous ayons eu à les recréer en nous. "Je suis fait d'un esprit, dit Valéry, qui n'est jamais sûr d'avoir compris ce qu'il a compris sans s'en apercevoir". Prenons-nous jamais le temps aujourd'hui, de nous apercevoir que nous avons compris quelque chose?.. On fait tout, au contraire, pour nous apprendre à nous contenter de cette pensée courante, anonyme, qui nous semble le comble de l'actualité et qui nous arrive déjà fanée et vieillie, le temps d'avoir traversé la rue. De sorte que nous avons toute chose à portée de la main, sauf nous-mêmes. Nous ne sommes plus des hommes d'intérieur, et ne nous inquiétons plus de l'être. Ce qui pénètre chez nous n'est que l'écho d'une rumeur étrangère et lointaine. Pour mieux dire, nous avons déserté notre logis, nous en avons fermé les portes, derrière nous, nous nous sommes assis sur le trottoir, et nous avons pris l'habitude de penser dans la rue. 

 Cette vie intérieure que nous méprisons, c'est pourtant par elle, c'est en sauvegardant au fond de soi un refuge, si humble soit-il, que l'homme peut arriver à se superposer à sa tache, à son activité sociale, à lui-même. C'est en se distinguant qu'il se pose, et qu'il acquiert le droit de compter. Ce qu'il donne, il faut d'abord qu'il le fasse, qu'il le crée de sa substance, pour qu'il ne risque pas de donner ce qu'il s'est contenté de prendre ailleurs. C'est à cette condition qu'il sera réellement agissant et vivant. Car la vie, mes chers amis, cela ne se ramasse pas sur le pavé."  

 

(Discours de remise de prix au Lycée climatique de  Gap, Juillet 1936
paru dans : Une grandeur impossible, Editions Finitude) 

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Jeudi 15 mars 2012 4 15 /03 /Mars /2012 06:58

 

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Samedi 10 mars 2012 6 10 /03 /Mars /2012 06:48


Les meilleurs meurent souvent de leur propre main
Juste pour se libérer
Et ceux qui restent
Ne comprennent jamais vraiment
Pourquoi
On voudrait
Se libérer
D’eux.

(Le ragoût du septuagénaire)

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